Et d’ailleurs, quel besoin si urgent, a-t-on, d’être informé ?

 

.. Pour ce qu’on en fait, de l’information qu’on possède ! Mieux vaut connaître dix choses et leurs rapports que dix mille choses éparses. A force d’information l’esprit perd sa structure ; on n’a plus le temps de mettre un peu d’ordre là-dedans, ni même de savoir si l’on aime et si l’estomac supporte. Les Hittites, les femmes-girafes, la psychanalyse, les Beatles et les beatniks. Le Concile, les soucoupes volantes, la règle d’or et la libération des intellectuels en Russie. Le concours Lépine et la peinture zen. Tout ce foin qu’on trouve, quoi qu’on en ait, dans son râtelier. Il est impossible dans cet état de sollicitation perpétuelle que les contours intérieurs ne finissent pas par s’éroder ; et les opinions politiques (on a tâté pendant un temps de ce substitut) ne peuvent heureusement pas en tenir lieu. Il ne faut pas s’étonner davantage si ces gens qui savent tant de choses qu’ils n’y comprennent plus rien ont le plus grand mal à se comprendre l’un l’autre. Car, alors qu’on pouvait aisément comparer des structures différentes – il y avait au moins la notion de hiérarchie qui était commune –, deux interlocuteurs ne peuvent absolument rien faire de cette poussière d’informations qu’ils possèdent l’un et l’autre, sinon en échanger quelques miettes, comme des enfants qui jouent aux billes : celle-ci me manque, celle-là je l’ai deux fois. Cela va pour un moment, puis quand le silence commence à peser, chacun va trouver son psychanalyste pour qu’il lui explique la raison de ce mystère. »

Nicolas Bouvier, Le Vide et le Plein. Carnets du Japon

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